Jour 5 – Warmeriville vers Chalons en Champagne nature et guerre (encore)

La champagne encore et toujours. Ses cultures immenses qui s’étalent jusqu’à l’horizon, pas un brin ne dépasse, des plants uniformes, rangés, dosés, inertes, droits et figés, calibrés jusque dans leur croissance synchrone, identiques comme des clones, monochromes, gemellaires par millions. Les petits chemins macadamisés qui s’aventurent dans ces mers végétales, sont, à cette époque, pareils à des tranchées, parcourues par des monstres hauts comme des maisons, grondants et crapahutant leurs tentacules et cahotant leurs mécaniques, affairés et indifférents. Sont-ils encore agriculteurs, ces pilotes du futur cachés à trois mètres de hauteur dans leurs cabines en verre teint ? D’ailleurs, sont ils les pilotes ou sont ils les esclaves de ces monstres ? Certains sont tellement hauts et ont les jambes tellement écartées que je pourrais passer dessous. Je les entends se rapprocher derrière moi et je me fais tout petit; c’est sûr l’un d’entre eux finira par me dévorer tant il est évident que je n’ai rien à faire à trainer dans ce monde de technologie aseptisée et de fureur productiviste, avec mon vélocipède modeste et silencieux, à pulsion musculaire (j’insiste, il y a certes une assistance, mais il ne pédale jamais à ma place). La nature, la vraie, pas ces plants-soldats, est rejetée sur le bord des champs, où elle s’arcboute sur les fils étroits de terre non cultivée, anarchique, diverse, colorée et vivante. La nature n’est pas rancunière, elle continue malgré tous les assauts de l’homme à vivre le cycle des saisons et a faire péter les couleurs au début de l’été. Je ne me rappelle pas avoir vu autant de fleurs mais j’ai oublié certainement, parce que je vis en ville, coupé du monde vivant. Dans ces bouquets sauvages, inattendus, surprenants et généreux, je distingue des marguerites, des chicorées sauvages, des pissenlits, de rares bleuets, des boutons d’or, de la camomille sauvage et beaucoup, beaucoup de coquelicots. Il y a en partout, je veux dire qu’il n’y en beaucoup là où la terre n’est pas étouffée par le macadam ou la culture. Cette petite plante échevelée et têtue contre laquelle l’homme mène un dur combat de territoire, continue envers et contre lui, à balancer ses frêles pétales au rouge éclatant, au gré des caresses des vents. Extraordinairement résistante, ses graines peuvent rester dans le sol pendant plusieurs années avant de germer. Il n’est donc pas étonnant qu’il apparaissait en masse sur les champs de bataille dont la terre avait été remuée par les obus. Les combattants y ont vu le symbole du sang de leurs compagnons épandus sur ces terres amères. Décidément, le chemin ne s’écarte jamais beaucoup du souvenir de la grande guerre. De çi de là, sur de plus petites étendues, des champs de pavots (papaverum somniferum) pour l’industrie pharmaceutique. Le coquelicot se marie admirablement avec cette plante toute aussi échevelée, au feuillage vert argenté et aux fleurs blanches.

En arrivant à St Masmes, un panneau indique Filleule de Guerre 1914-1918 de Saint Maur des Fossés (94). La guerre toujours. Les communes qui n’étaient pas touchées par la guerre avaient adopté des communes meurtries pour leur envoyer de l’argent, des vêtements ou de la nourriture. Le mouvement se développera même à l’international. Saint Masmes, petit village de champagne a donc été adoptée par Saint Maur des Fossés commune du Val de Marne (94), dans les environs de Paris, où il existe une avenue Saint Maur. A Saint Masmes, la rue principale porte le nom de Saint Maur. La guerre laisse des traces qui ne sont pas toutes tragiques.

Plus loin sur ma route, un panneau Nauroy, village détruit attire mon attention. Je décide de me dérouter. Nauroy était situé sur une éminence dans la plaine de champagne. Elle était un poste d’observation dominant les environs (en Champagne une colline qui s’élève de 10 ou 20 m. est une colline dominante). Occupé par les allemands qui en avaient déplacés les habitant à Signy L’Abbaye, la position fit l’objet de combats acharnés en 1917. Précédé d’un pilonnage d’artillerie de 7 jours, l’infanterie a dû mener plusieurs charges, sortant des tranchées à 2 km du village pour prendre la position. On imagine ces hommes progressant, coupés en deux sous la mitraille, pour atteindre cette bute dans laquelle les allemands avaient creusé des galeries, où ils se terraient avec leur munitions. Après plusieurs tentatives avortées, on eut recours à l’aviation. Malgré plusieurs survols, les aéroplanes ne parvenaient pas à distinguer l’entrée des tunnels en raison des fumées des obus. Enfin, il fut possible de trouver une des trois entrées. On fit venir un canon puissant et de longue portée, installé sur voie ferrée de fortune et, guidé par les avions, plusieurs obus firent exploser l’abri allemand. Un médecin allemand a consigné dans un rapport écrit les événements qui ont conduit à la disparition de centaines de ses compagnons d’armes dans l’effondrement des galeries. A l’époque, on a rebouché les entrées faisant de ce lieu une nécropole allemande. Les corps seront par après enterrés dans le cimetière militaire de Warmeriville. Une association garde le souvenir de ces faits et le site web est assez touchant. Sur place, l’emplacement des maisons avec le nom des habitants est indiqué. Plus loin, un monument glaçant rappelle le sacrifice des soldats français.

En continuant sur ma route, je croise le charmant canal de l’Aisne à la Marne, je passe par Bouy où je découvre qu’est né Guillaumet, ce pionnier de l’aéropostale dont les aventures racontées par Saint Exupéry ont enchanté mon adolescence (C’est lui qui dit à Saint Ex après 5 jours d’errance dans la cordillère des Andes : “Ce que j’ai, fait, je te l’jure aucun animal ne l’aurait fait“). Je rejoint ensuite Chalons en champagne (anciennement Chalons sur marne) en passant par L’Epine où la basilique Notre Dame, qualifiée de joyau du gothique flamboyant en champagne, me laisse complètement de marbre. Je suis beaucoup plus sensible au gothique brabançon ! Etape dans un hotel BB dans la zone commerciale à côté du Décathlon, vue et charme assurés !

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