Jour 15 – De Lyon à Romans sur Izère

Lundi 1er Juillet 2019

Je me suis endormi dans ce qui avait tout l’air d’un bouge. Isolé dans ma chambre, je n’ai vu quasiment personne hormis l’un ou l’autre humain appartenant manifestement à des tribus étrangères. Je ne me sens pas insécurisé mais je ne comprends rien de cet endroit. Au milieu, de la nuit, je me dresse sur mon séant en même temps qu’un cri retentit dans la nuit. Une jeune fille a ouvert ma porte et hurle de terreur en me voyant me redresser. Elle disparaît aussitôt sans un mot d’excuse. C’était le petit poucet perdu dans la nuit et qui, frappant à la chaumière, a trouvé l’ogre plutôt que sa bienveillante épouse. Je l’entend s’enfermer dans la chambre à côté. Je l’imagine mettant une couronne sur sa tête, par précaution.

Quand je descend à 06h00 prendre le petit déjeuner, le bouge s’est transformé en un charmant bar- tabac-restaurant tenu par une maman d’un certain age (il arrive un âge où les années sont certaines mais imprécises quand même) et son fils, un homme rond à l’air placide et rassurant. C’est le troquet de village par excellence avec ses tables avec des nappes à carreaux, son zinc, ses offres de la Française des Jeux, ses bouteilles alignées sur l’étagère derrière le bar et, aux murs, des fanions d’équipes de foot. La patronne me confirme qu’en effet, le bar restaurant ferme le week end, l’hôtel seul restant ouvert et que non, son fils n’est pas vraiment un fana de foot, mais que les clients croient lui faire plaisir en lui offrant toutes sortes de fanions qu’à son tour, pour leur faire plaisir, il se sent obligé d’afficher. Je ne sais pourquoi mais cette femme et son fils ont quelque chose qui suscite immédiatement la sympathie. J’adore ce genre d’endroit, j’adore y rester et y voir passer la vie, simple et ordinaire. Des gens qui viennent pour une pause, le temps d’un café ou d’un vin blanc, pour quelques mots échangés, comme un havre où on reprend un peu de sa respiration avant de repartir affronter la vie et ses aspérités. Une escale dans la course du temps, un lieu de vie sociale généralement plutôt à la mode masculine. Pendant le petit déjeuner, je vois passer trois hommes entre la maison et le travail. La femme entretient la conversation mais à cette heure matinale, les mots sont comptés. “Tu as le conditionnement d’air au travail ?”L’homme rit “Penses-tu, je ne suis pas bureaucrate moi !”. Il a mis beaucoup de dédain dans ce mot et ça le fait rire que la patronne lui ait imaginé une vie de rond-de-cuir avec air conditionné. Si j’osais, j’écrirais qu’il n’a pas l’air conditionné du bureaucrate. Je le vois plutôt contremaître sur un chantier. Le patronne le rassure : “Ils ont dit qu’il allait faire moins chaud aujourd’hui”. L’homme ne répond pas. Avec son café, il a pris un billet de la Française des Jeux. Il gratte. Un instant de rêve à bon marché pour colorer le quotidien. Le moment est court, il n’a pas gagné. “Donne moi-z-en deux autres. Si je gagne, on partage”. Il perd à nouveau. “Tu me dois deux euros” dit la patronne. “ah non – dit l’homme – un euro. On a dit qu’on partageait”. “C’est ça”- dit la patronne – “donne moi toujours deux euros”; la blague fait partie de ces rituels d’échange. Personne n’est dupe. Il s’attarde encore un peu puis s’en va au boulot claquant un grand au revoir en passant la porte. Un autre arrive.

Ils ont la même attitude. Accoudés au comptoir, tenant sur une jambe avec l’autre repliée sur le côté. Présents mais en même temps absorbés dans leurs pensées. Je regrette d’être arrivé un dimanche soir. J’aurais volontiers voulu passer plus de temps dans ce carrefour de la vie locale.

Il faut repartir et je m’élance à 06h45. J’emprunte d’abord une portion de route qui ressemble à l’entrée des enfers. Sans le vouloir, je me retrouve sur départementale qui dessert les énormes zones industrielles à proximité et relie l’autoroute Lyon- Genève et l’autoroute du Sud en évitant la traversée de Lyon. La route à deux bandes, est étroite; les voitures sont pressées et circulent dans les deux sens. Me dépasser est un défi. Il y a énormément de camions. Il me dépassent aussi, quand il peuvent, en me frôlant dans une grande poussée d’air chaud qui me déséquilibre. Je vois mon ombre projetée devant moi par le soleil naissant. Elle est avalée par l’ombre massive et carrée d’un semi-remorque qui freine, derrière moi dans un grand bruit d’échappement de compresseur. Je me fais tout petit. J’essaie de me serrer autant que possible sur le bord de la route mais je suis limité par les roues de ma remorque, plus large que mon vélo. Il y a des coups de klaxons furieux des conducteurs venant d’en face, qui s’estiment menacés par les dépassements hasardeux des camions. Je n’ai qu’une idée : sortir de là. Je me sens d’une extrême fragilité devant ce déferlement de métal et de puissance. Je n’ai pour toute protection qu’un dérisoire petit drapeau flottant au vent à l’arrière de ma remorque. Il va y avoir un accident, c’est sûr. Pitié ! Je veux vivre ! Il y a un accident. Quand j’arrive au rond point qui me permettra de m’enfuir, je vois que deux voitures sont entrées en collision frontale. les secours sont là. Girophares, civières, ambulance et pompiers, Je les vois qui s’activent pour désincarcérer une victime. J’ai l’impression d’être dans un film de Fellini, avec des images de mondes coexistants, indifférents, imperméables et contraires, une étrange poésie du XXIème siècle.

Je reviens dans le monde des êtres vivants à Heyrieux et tout de suite cela monte. Manifestement, j’ai mangé mon pain blanc. Après la plaine de champagne et la plaine de la Saône, j’arrive dans les premières collines qui annoncent les massifs montagneux du sud Est. Je me perds dans les petites routes, mais je suis complice sinon auteur de mon infortune. De superbes panoramas apparaissent au sommet des collines et au détour d’un chemin, la trapue chapelle Saint Just, chapelle du XIème siècle dévastée par la révolution au moment de la “Grande Peur“. Décidément, les gilets jaunes s’inscrivent dans une tradition bien française de révolte contre un pouvoir central, sourd et aveugle. Le panneau de commentaire précise qu’on a “enterré dans le cimetière au pied d’un “menhir du souvenir”, des témoignages du XXème siècle qui ne seront mis à jour qu’en l’an 2100″. C’est une démarche très proustienne que de combattre le temps en créant un passage d’aujourd’hui à demain (mais lui regardait en arrière). Sur le mur de la chapelle, un lézard, indifférent à l’écoulement du temps, se laisse chauffer par le soleil. Le temps est inventé par l’homme qui sait sa finitude.

Saint Just Chaleyssin

Je suis un long trajet dans un pays d’entre deux, à l’est du Rhône, fait d’escarpements, de plateaux  et de brusques descentes, que l’on nomme la Drôme des collines. Des cultures, des champs et des bâtiments anciens.

Je me traîne. Cette remorque me semble plus lourde, jour après jour. Ce n’est pas qu’une impression. Mes batteries s’épuisent beaucoup plus vite. Je m’épuise aussi, sans doute la fatigue accumulée. J’ai prévu un arrêt à Hauterives (qui, comme son nom l’indique, ne s’atteint qu’au terme d’une longue montée) pour visiter le palais idéal du facteur Cheval. J’en profiterai pour recharger une batterie faute de quoi je ne pourrai atteindre Romans-sur-Izère, ma destination finale pour aujourd’hui. En chemin, ces silos comme des bases de lancement de fusées au milieu de la campagne.

Hauterives est le village du facteur Ferdinand Cheval (1836-1924) qui a passé 33 années de sa vie à construire sur son potager, un palais, son rêve de palais, le palais idéal. Comme il n’a pas reçu l’autorisation de s’y faire enterrer, il a ensuite pendant 8 années construit un tombeau dans le cimetière local. Son œuvre, devenue célèbre, est classée et est considérée comme exemplaire de l’art brut.

Cheval a une mission. Elle lui a été révélée par une pierre étrange sur laquelle il a buté en faisant une tournée. Cette mission est l’œuvre de sa vie et sa vie est cette œuvre. Il est obsédé et possédé par cette création comme souvent les créateurs d’œuvres d’art brut (il faut voir la belle et surprenante collection d’art brut au LAM). Ils expriment avec toute la force de leur spontanéité ce désir tellement humain de créer, de dépasser les limites des codes, des habitudes, des convenances, des règles communément admises. Il y a dans cet élan, un combat pour exister, pour être, au-delà des limites de la condition humaine. Ferdinand Cheval affirme sa fierté de l’avoir mené ce combat et de l’avoir gagné. Il a conscience que ce monument lui survivra et sera sa gloire après sa mort. Il n’a pas tort. Admirateurs et curieux se pressent par dizaines de milliers chaque année. Ferdinand Cheval combat le temps. Comme Proust, qui en a fait le sujet de son œuvre. Un film avec Jacques Gamblin est sorti cette année. Jacques Gamblin est lui-même un acteur spécial. Il a publié et joué, ses échanges par mail avec Thomas Coville, navigateur solitaire lors d’une tentative de battre le record du tour du monde en solitaire. (A voir aussi son texte sur le combat climatique et surtout, à partir de 17:53 son éloge sans condition et très fin sur la bicyclette). Cheval est une invitation à oser, à créer envers et contre tout et contre tous.

Dans une salle annexe, une exposition des principaux monuments du département, en lego, et des photos de Samsofy artiste photographe et plasticien, qui s’est fait un nom en plaçant des personnages lego en situation.

Au Palais Idéal, devenu un peu trop un musée avec ce que cela a d’artificiel, je préfère le tombeau, un peu à l’écart de la foule, dans son lieu naturel.

Et on reprend sa bicyclette en songeant que Ferdinand Cheval n’en avait pas et que, après sa tournée de 33 Km – à pied –  il construisait ou repartait avec sa brouette (qui est sanctuarisée dans une niche du palais idéal) chercher les tas de pierres qu’il avait rassemblées.

Il n’y a plus que 28 Km jusqu’à Romans-sur-Izère, qui est dans une vallée. Je ne sais pas ce qui se passe avec ce vélo mais je dois pédaler même en descente.  Je passe la nuit dans un hôtel de périphérie sans âme et sans états d’âme en ce qui me concerne. Il est loin le temps où ce genre d’environnement avait le pouvoir de m’affecter.

L’Izère

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