Jour 14 – De Macon aux environs de Lyon (Saint Quentin – Fallavier)

Dimanche 30 juin 2019 – On en fait jamais assez.

La nuit a été entrecoupée de longues insomnies. A 6 heures, je tente de me lever. Si le mouvement est difficile, la position debout est supportable. Je fais quelques pas. Je décide, comme je l’avais prévu, de faire un essai à vélo, sans batterie et sans remorque, dans les ruelles vides de ce dimanche matin.

Je n’en crois pas mes os ! C’est encore sensible, surtout avec le genou en position haute, mais cela me semble jouable, en tous cas pour une petite étape. Je décide de tenter le coup.

Je prends le petit déjeuner à l’hôtel. Hier, j’ai pris le plus proche. C’est un hôtel IBIS Style. Ce n’est plus de l’hôtellerie économique mais c’est prétentieux et froid. J’ai été accueilli par une réceptionniste avec une voix et des intonations digne des annonces d’aéroport. (J’ai croiserai d’autres, avec les mêmes tics de langage pincé). Elle me parle comme si elle s’adressait au Maharadja de Gopal. Je me sens d’autant plus décalé, avec mes fontes, mes batteries et mes sacs en plastique en tas et mon allure échevelée et dégoulinante. Pour la différence de prix, je loge dans une chambre qui a un m² de plus et qui est décorée dans des tons jaunes et orange criards. Je ne parviens pas à me connecter à Internet. Le TV est hésitante. Je n’aime pas ces hôtels de grandes chaînes (mais j’aime bien les B&B hôtels, une chaîne bretonne, exploitée, me semble-t-il, par des franchisés qui se coupent en 4 pour vous aider).

Je pars tard. Je redoute le soleil. Comme d’habitude, je me pommade, je m’enduis, je me oins (ou je m’oins ?), comme un courtisan se rendant à la cour de Louis XIV. C’est normal, j’ai rendez vous avec le soleil-roi, lui-même.

Je quitte la ville au plus vite (je redoute les arrêts brutaux et les redémarrages difficiles). Je reprends le chemin parcouru en sens aller et retour, la veille. Et petit à petit, je reprends confiance dans cette patte folle de moins en moins sensible. Lever le pied (par exemple pour le mettre sur la pédale) reste très douloureux. Il est acquis que je ne pourrai pas marcher au pas de l’oie mais cela ne se pratique plus guère.

Je suis parti sans me fixer de point de chute. Je l’ai fait régulièrement ces derniers jours. Il faut reconnaître qu’avec internet, l’incertitude du gîte n’en est en plus vraiment une. Avec le mobile, je puis, à quatre heures de l’après midi, voir quelles sont les offres d’hébergement pour le soir dans les environs. Il y a ne fût-ce que 20 ans, l’aventure était autre quand le choix ne pouvait se faire que sur les indications verbales des locaux ou sur base de offres découvertes le long des routes. Il n’empêche. Cette liberté a une saveur que j’apprécie.
J’enfile les étapes sans encore oser trop y croire. Cormoranche sur Saône, Saint Didier-sur-Chalaronne, Saint Etienne, Saint Triviers-sur-Moignans, Ambérieux-en-Dombes. Comme ce dernier mot s’affiche régulièrement, je consulte les sources. La Dombes est un des pays du département de l’Ain. Région naturelle et historique, elle constitue un plateau d’origine morainique aux innombrables étangs. La région est voisine de deux autres grandes régions naturelles, la Bresse et le Bugey. Plus de 1000 étangs ont ainsi été creusés par les moines qui extrayaient l’argile du sol. Très souvent, dans les pays que j’ai traversés, le paysage témoigne de la puissance du monachisme. Nous en sommes loin aujourd’hui dans notre monde qui met en avant l’individu, ses droits et se libertés. Mais nous transformons le paysage aussi. Il suffit d’ouvrir les yeux au fil du chemin pour le constater.

Je suis donc dans l’Ain dont le chef lieu de département est Bourg-en-Bresse. J’avais pensé y passer dans un grand détour pour contourner Lyon. Le passage des grandes agglomérations à vélo n’est pas agréable. Il faut d’abord traverser les abords des villes qui partout en France sont d’une laideur anonyme et identique. Les mêmes bâtiments commerciaux ou industriels sans âme, les mêmes enseignes et les mêmes logos affichés haut, les mêmes centres commerciaux avec leurs parkings de noir macadam, striés de lignes symétriques, comme d’énormes tâches veinurées sur la peau de la terre. Un abord de ville, c’est aussi des voies rapides, des rocades, des sorties et entrées d’autoroute, des ronds points qui se succèdent, bref un écheveau de voies de communication sans aucune place pour le vélo. Oui, nous avons en effet, beaucoup modifié le paysage… En règle générale d’ailleurs, dans toutes les villes que j’ai traversées, la place du vélo est ignorée. On en voit très peu d’ailleurs. Il faut donc se battre pour naviguer dans le flot de voitures et être particulièrement vigilant. Comme il se doit, j’ai eu droit à mon lot de coups de klaxon et de queues de poisson de conducteurs agacés par ce cycliste qui les freinait dans leur progression. Avec la remorque, le démarrage est de surcroît, toujours vacillant et zigzaguant surtout si j’ai oublié de redescendre de vitesse avant de m’arrêter. Le feu rouge est donc aussi un risque. Sans compter qu’il faut s’orienter rapidement, poser des choix sans s’arrêter… ou s’arrêter après et faire demi-tour. Bref traverser une ville est une épreuve et je ne voulais pas traverser Lyon, deuxième ville de France. La question était de savoir jusqu’où il fallait s’écarter pour l’éviter. A la réflexion, aller jusqu’à Bourg-en-Bresse me semblait s’écarter fort de mon point de destination et par ailleurs, B-e-B c’est aussi une ville…

Je fais une pause à St André-de-Corcy. A midi, je ne mange que des fruits secs et des fruits frais. Au départ, mon menu se composait de pommes et de bananes. Avançant vers le Sud, ils ont été remplacés par les abricots et les pêches. Alors qu’au début je m’arrêtais dans la nature, aujourd’hui je prends plaisir à m’arrêter dans les localités en regardant passer la vie locale. Comme ma patte folle accepte de me suivre, j’ai décidé de prolonger un peu le parcours et de contourner Lyon en longeant l’aéroport Saint Exupéry (Satolas). Hier j’avais fait 102 km. Je me crois capable de rééditer la performance.

Je suis parti plus tard et la chaleur s’est accumulée depuis les jours de canicule. Lorsque je reprends la route, le soleil est au zénith et ne projette plus d’ombre sur la route. Il doit faire plus de 40 degré. C’est là que cela devient dur. Les pensées s’arrêtent, je ne suis plus que dans l’effort, dans la résistance à la chaleur, dans la volonté. Mes roues grésillent sur le macadam fondant. Je me cramponne à mon volant au point d’en avoir les doigts gourds. Je pousse sur mes pédales et je sens dans mon dos le poids de la remorque qui me tire en arrière. C’était une erreur de prendre la remorque. C’était pourtant un conseil de routard cycliste dans un petit ouvrage que j’avais lu. Mais j’ai vu ce matin, en testant le vélo avant de partir, combien je me sentais léger et indépendant sans ce poids. J’ai hésité à demander à la réception si je pouvais la laisser pour quelques jours. Mais cela aurait imposé d’y revenir. Là, torréfié par la chaleur et titubant dans les montées, je me sens comme Roberto Mendoza (Robert DE NIRO) tirant son armure et ses armes, escaladant les rochers et traversant la jungle pour rejoindre les indiens Guarani dans le film Mission. Lui au moins savait ce qu’il devait expier. Avancer. Il n’y a plus que cela qui compte. Il n’y a pas de compteur pour la souffrance et l’effort. Dans l’éducation volontariste que j’ai reçue, on en fait jamais assez. il y a toujours moyen de se surpasser. Si on souffre, on ne se plaint pas. D’ailleurs ma mère me disait “au lieu de gémir, offre ta souffrance au bon Dieu pour qu’il allège la souffrance d’autres personnes qui en ont plus besoin que toi”. Souffrir, c’est normal et même, c’est bien. Plus on souffre, plus grandes s’ouvriront les portes du paradis. Vive la souffrance rédemptrice ! Je ne crois plus à ces fadaises mais sans doute cette façon d’envisager la vie, m’a-t-elle marquée de manière définitive et je me sens toujours un peu coupable de renoncer à l’effort ou de ne pas dominer la souffrance. Ah ! mon père et ma mère, que je vous veux de mal ! faisait dire Molière à monsieur Jourdain.

Je décide de m’accorder une pause mais il faut trouver de l’ombre et après avoir persévéré dans l’effort, je repère une petite zone d’ombre derrière d’un camion à l’arrêt. Je sors mon fauteuil (ai-je déjà dit que j’avais un fauteuil pliable ?) et je m’installe sur le bord de la route pour me laisser refroidir et me faire du bien. Mais était-ce bien nécessaire ?

La fin sera, comme toujours, interminable. Je l’ai déjà écrit, les derniers Km sont toujours les plus longs. Surtout que j’arrive dans les abords de Lyon et comme redouté, tout se complique. Je passe par Montluel, Villette d’Anthon et je finis par me perdre dans un énorme zoning, désert ce dimanche, ou j’erre d’une allée à un autre. Tout cela pour arriver finalement à l’hôtel à 17h30. J’avais échangé quelques mails. On m’avait expliqué que je devais prendre la chambre 4 qui est ouverte. Les clés sont à l’intérieur. J’arrive devant un bâtiment aux volets clos. C’est un bar-hôtel-restaurant avec un panonceau indiquant “fermé”. A première vue cela semble fermé depuis un certain temps. Une cour arrière est accessible. J’y rencontre un couple : lui en marcel avec un essuie sur la tête qui tente de trouver un peu de fraîcheur et elle, que j’interpelle, qui m’explique qu’ils ne parlent pas français. Où suis-je tombé ? Il faut dire que pour 34 euros la nuit, je ne pouvais pas m’attendre au Pérou. La chambre est bien plus grande que chez IBIS, avec un grand lit à ressort, un frigidaire à côté du lit et un micro-ondes. La chambre est climatisée et rien que cela lui donne un charme sans égal. J’ai roulé 102 km. Les batteries sont à plat. Les batteries ont un instrument de mesure de l’effort. Moi, je pense que j’aurais pu encore continuer parce qu’on en fait jamais assez.

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