Jour 10 – En pays Auxois (prononcer oswa)

Première nuit sous tente à Montbard en pays Auxois. C’est une promesse faite à la compagne de mes jours. Vivre en tente, c’est être très proche de la nature, même si le camping de Montbard ce n’est pas la jongle de Bornéo. C’est surtout qu’avec la tente, je puis m’arrêter où je le décide. J’ai reçu la visite d’un hérisson et d’un merle moqueur qui m’a tourné autour et observé sans toutefois répondre à mes offres de mies de pain. Le soir, j’ai lu Proust avec la frontale en compagnie de quelques insectes intéressés. Je suis d’accord, tout cela n’a ni queue, ni tête, et je confirme que lire Proust dans un camping municipal n’est pas une expérience renversante. Mais il fallait essayer, non ?  Jusqu’au coucher tout va bien. Après, il faut ramper pour entrer dans la tente, crawler pour atteindre le fond, revenir en arrière chercher la bouteille d’eau oubliée dehors, ramper à nouveau, se mettre sur le dos non plutôt sur le côté droit, finalement non le côté gauche c’est mieux, chercher la lampe frontale, se battre avec la tirette du sac de couchage, zut il faut trop chaud, se rebattre avec la tirette, avoir une crampe,  ouvrir la tirette du sac à fond, ouvrir la tirette de la tente, chercher ses souliers qui s’en sont allés de leur côté, marcher de long en large pour domestiquer ce muscle qui résiste. On reprend ensuite da capo. Heureusement, les nuits ont une fin.

Quitté Montbard à l’Aube, pour un parcours contre la montre et le soleil, le long du canal de Bourgogne; c’est une réalisation titanesque du XIXème siècle assez bien entretenue quoique suscitant peu l’imagination des intrépides navigateurs, en raison de ses 36 écluses sur 10 km au point culminant qui se trouve être Pouilly en Auxois où je m’arrêterai à 10 heures (57 km, rien de sérieux). En chemin, je rattrape un fringant cycliste canadien, chargé comme un baudet. Nous cheminerons ensemble un bon moment. Il vient de Montréal, est parti de Paris et est attendu à Prague le 10 juillet. Son objectif du jour est Dijon à 90 km. J’envie ses gambettes de 20 ans. A Pouilly, comme je ne suis pas certain d’avoir épuisé toutes les émotions du camping, que peut être avec l’expérience acquise, les choses se passeront mieux et surtout pour impressionner et séduire définitivement ma blonde groupie, je décide de renouveler les exercices de gymnastiques nocturnes et je me rends au camping du vert à soie renseigné par le syndicat d’initiative, mais qui est en réalité le « Vert Auxois ».

Après 10 jours d’itinérance, j’observe que je me suis créé des habitudes et des routines dans cet environnement nouveau. Où ranger ceci ou cela ? Dans quel ordre ? Je ne suis pas maniaque mais cela aide à être efficace et à ne rien oublier. Et en même temps, cette régularité et ces répétitions créent une sorte de rituel qui se substitue à l’enthousiasme du départ. Insidieusement, je me surprends à me demander s’il est bien nécessaire de m’infliger tous ces tourments, la fournaise, les insectes, le nuits crawlées, l’inconfort des pauses, les repas frugaux et Proust que je suis contraint de laisser de côté pour déballer, remballer, pédaler, lessiver, faire de la gymnastique au sol, et je passe les désagréments moins glorieux mais non moins dérangeants. Est-il vraiment nécessaire de faire tout cela pour me sentir vivre ?  

Dans son superbe texte, Julien Gracq évoque l’ennui parmi les émotions que le marcheur éprouve sur sa route. Cela me rappelle une réflexion du même ordre de mon copain Pierre alors qu’il ralliait Bruxelles, à pied, depuis Marseille, une vraie aventure pédestre. Je lui avais envoyé un petit texte avec 50 bonnes raisons de marcher et de continuer. Elles pourraient s’appliquer à moi ce soir. Je roule parce que j’ai envie d’être et de devenir. J’ai besoin de me sentir en action, vivant, entreprenant. Je roule parce que j’ai envie d’exister.

Je suis un peu grandiloquent ce soir. C’est la Bourgogne. Trop de beaux châteaux, de beaux manoirs, de belles églises.

J’ai un voisin charmant. Il m’a abordé dans un français sans aucun accent. Il a la septantaine bien avancée. Il m’a dit être professeur de français. Je lui ai demandé s’il était néerlandais. Il m’a dit : « oui, je suis batave ». Il a mis dans ce mot toute l’autodérision dont sont capables les petites nations. Je ne savais pas que les hollandais en étaient capables aussi. J’ai oublié de lui demander s’il lisait Proust dans sa caravane. C’est une expérience que je trouve très tentante.

Les photos, ce sera pour plus tard. Internet de camping oblige

50 raisons de marcher


Je marche parce que.
Je marche parce que j’aime cela.
Je marche pour ne plus gémir.
Je marche parce que je n’aime ni la voile, ni le vélo, ni le deltaplane, ni les moteurs, ni le parachute ni les collections de timbres, ni le billard, que la chair est triste et que j’ai lu tous les livres.
Je marche parce que le foot c’est rien que le week end.
Je marche parce que j’aime découvrir l’au-delà du tournant.
Je marche pour rester debout.
Je marche pour être à tout moment dans l’instant sans contraintes.
Je marche pour l’avoir fait une fois dans ma vie.
Je marche pour tromper le funeste sort d’être ce qu’irrémédiablement je suis (mais c’est pas obligé que cela se sache…).
Je marche parce que je ne sais pas voler.
Je marche parce que j’ai des jambes.
Je marche pour l’appétit qui me vient le soir, devant le met fumant et le verre de rouge.
Je marche pour le sens, la direction, le mouvement.
Je marche pour tromper mes questionnements.
Je marche pour me coucher le soir avec le sentiment du repos légitime.
Je marche pour trouver les limites et passer les frontières. Je marche parce qu’alors, ma vie a le sens simple du chemin à accomplir.
Je marche pour le plaisir de rencontrer l’inconnu.
Je marche précisément parce que je ne sais pas pourquoi et qu’aucune réponse n’épuise le sujet.
Je marche parce que ne sais rien faire d’autre.
Je marche parce que j’y suis obligé par un obscur démon qui me tient.
Je marche pour le rythme.
Je marche pour les phrases, les pensées, les constructions mentales que je produis au fil de mes pas et qui progressivement s’étiolent pour laisser place au seul regard.  
Je marche parce que je sens alors seulement, une totale liberté.
Je marche pour les images, les sons, les odeurs, le vent, la lumière, les rencontres, le changement, l’imprévu, les peurs et les joies, les peines et les récompenses.
Je marche pour être vraiment sûr que je vis.
Je marche parce que la vie a une fin.
Je marche parce qu’à la fin, ça s’arrête.
Je marche parce que je l’ai décidé comme on décide soudain, de plonger malgré la froideur de l’eau. Je marche pour ne pas perdre la face ou pour donner une face à mon avers.
Je marche parce que si je m’arrête, je ne puis pas être assuré de repartir.
Je marche pour la sensation des trois premiers pas sur le chemin, le lendemain.
Je marche parce que je suis doué de raison.
Je marche parce que ma raison ne peut pas l’expliquer.
Je marche pour trouver dieu, la sainteté, la béatitude, l’illumination.
Je marche parce que dieu, la sainteté, la béatitude, l’illumination sont des illusions.
Je marche pour suivre cette étoile dont j’ai, seul, la révélation.
Je marche pour le plaisir de partir et le plaisir de revenir.
Je marche pour l’errance.
Je marche pour la performance.
Je marche pour construire, réaliser, accomplir.
Je marche pour me perdre, m’épuiser, m’anéantir, me vider.
Je marche parce que maman est morte.
Je marche pour être seul.
Je marche pour faire partie des êtres humains et des autres vivants.
Je marche parce que je ne vois pas de meilleur moyen de prendre soin de moi.
Je marche par défi envers la partie résignée de moi.
Je marche pour faire comme papa faisait.
Je marche parce que le monde m’emmerde.

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