Jour 6 – De la Marne à l’Aube

C’est la dernière étape avant une journée de repos. Je sens la fatigue accumulée. La Champagne continue de faire défiler sous mes yeux ses longs tapis cultivés monotones. Même si le cycliste se réjouit de franchir sans difficultés ses plaines étales, je commence à me lasser de ce paysage. Les alouettes des champs sont présentes tout au long de mon chemin depuis mon départ. Leur chant est puissant. Il regroupe près de 600 notes, ce qui fait du chant de l’alouette, l’un des plus riches au monde. Je m’arrête de temps à autre pour écouter ces airs de virtuoses. Il y a d’autres chants aussi que je ne puis identifier. J’entends également le glissement du vent sur mes oreilles et dans les ramures des arbres. La nature n’est pas silencieuse mais elle ne produit qu’un murmure discret que je me surprends à n’écouter qu’après 5 jours.

Le citadin que je suis ne parviens pas à identifier les cultures qui se succèdent. Hormis les pavots, les maïs, les pommes de terre, les betteraves, que je crois beaucoup pendant cette étape, je ne parviens pas à identifier les céréales. Du blé certainement, mais il y aussi d’autres céréales, seigle ? Orge? Au cours de mon existence, j’ai acquis bien des savoirs, culturels, historiques, techniques, voire technologiques mais ils ne me sont d’aucune utilité pour vivre dans le milieu naturel. Je me sens comme un étranger dans ce monde qui devrait être le mien. Jeté seul dans la nature, comment et combien de temps serais-je capable survivre ? Sans compter que je me sens aussi dépassé par la technique. Je ne sais plus comment fonctionne la voiture ? Heureusement, je suis encore capable de réparer mon vélo. Ah non, c’est vrai, je serais incapable de réparer le moteur électrique… Je suis un inadapté dans la nature et de plus en plus, un incapable technologique. J’ai constaté récemment que même ma lampe de bureau échappe à mon contrôle. Je n’ai plus beaucoup d’autorité sur mon chien. Quant à la blonde qui est le sourire de ma vie, je n’y songe même pas. Heureusement, il me reste le vélo (qui peut rouler sans électricité), l’aventure et Proust.

Après Cernon, des géants me font des grands signes de leur bras tournoyants, à moins que ce ne soient les hélices de paquebots enterrés ?

Je quitte le département de la Marne pour celui de l’Aube. Le changement est perceptible quoique subtil. Je vois réapparaître progressivement de vieux bâtiments, de vieilles églises et des maisons à colombage. Le passé devient plus présent comme si, en Marne et en Ardennes, le guerre avait coupé ce lien avec l’histoire. Davantage de bâtiments à l’abandon aussi. Mais dans les trois départements que je traverse, les villages sont quasiment désertiques. Évidemment, je choisi les pays les plus désertés : j’évite les villes, les routes nationales et les départementales signalées sur les cartes Michelin en rouge ou jaune. Les villages sont comme vides et éteints. Quel contraste avec les campagnes indiennes ou nous étions en février !

Je suis accompagné par les mouches d’orage. C’est ma veste d’un jaune fluo éclatant qui les attire. Dès que je m’arrête, je suis couvert de dizaines de petites mouches que je n’avais même pas vues autour de moi. Constat rassurant, elles restent sur la veste quand je la retire. Au fur et à mesure que j’avance, l’air se réchauffe. On a annoncé une période de canicule avec du vent venant d’Afrique. Par peur du soleil, je reste couvert. J’ai déjà bien rougi les jours précédents. A Trouans, une vielle église Saint Georges dites “aux cent visages” (qui auraient tous été détruits par un curé au XIXème qui trouvait qu’ils distrayaient les fidèles), bien mal en point, porte encore les stigmates des combats entre le roi de France et le duc de Bourgogne selon ce que me dit l’explication affichée. Elle a le charme et l’authenticité des bâtisses qui sont encore dans leur jus. Dans le cimetière la tombe d’un homme avec cette plaque : A notre papa, La pêche était ton loisir préféré. Malheureusement tu nous as quittés en emportant tes petits secrets. Décidément, toutes les familles ont leurs secrets.

J’arrive enfin à Arcis-sur-Aube pour y passer deux nuits, avec au programme repos et lessive… Mon compteur me dit que j’ai fait 450 km depuis Bruxelles.

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